Derrière MangMap, il y a une équipe de chercheurs, ingénieurs et spécialistes passionnés par les mangroves et les outils qui permettent de mieux les comprendre. Pour vous les faire découvrir, nous lançons une série de portraits : à chaque article, un membre de l'équipe prend la parole. D'autres rencontres suivront bientôt.
Pour commencer, la parole à Jean-François Faure :
Peux-tu te présenter en quelques mots : ton parcours, ton métier, et ce que tu fais concrètement dans MangMap ?
Je suis ingénieur de recherche à l'UMR Espace-dev, au sein de l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD), affecté à Montpellier. J'ai intégré l'IRD en 2004 en tant qu'ingénieur d'étude ; avant cette date, j'étais en poste à Belem, au Brésil, au Ministère de la Science et Technologie (MCT) du Brésil.
Formé à la géographie physique et spécialisé en traitement d'imagerie satellitaire je me suis consacré dès 1998 à l'étude des mangroves par télédétection, à l'aide de données Landsat 5 dans la région du nordeste de l'Etat du Para où les massifs de mangroves s'étendent de part et d'autre de l'embouchure du fleuve Amazone.
Par la suite, j'ai été amené à prendre en charge l'exploitation à des fins scientifiques de grands dispositifs de réception, traitement, et diffusion d'imageries satellitaires de très haute résolution (THRS) : le dispositif SEAS à Cayenne (Guyane française), le projet Equipex Geosud à Montpellier, et depuis 2020 le dispositif national DINAMIS qui opère au sein de l'Infrastructure de Recherche Data Terra (IR Data Terra) des services d'approvisionnements et d'accès mutualisés à l'imagerie THRS pour tous les usages institutionnels, scientifiques et non commerciaux en France.
En parallèle j'ai construit et proposé le projet MangMap, labellisé au Space Climate Observatory (SCO) en 2021 puis en 2025, et également labellisé par le Pôle Theia de l'IR Data Terra en 2024.
Je suis le responsable du projet et je coordonne les activités qu'il déploie au service des communautés intéressées par le suivi des mangroves à l'aide de séries temporelles de données satellitaires.
Qu'est-ce qui t'a amené à travailler sur les mangroves ou plus largement sur la télédétection environnementale ?
Le Département d’Écologie littorale du Musée Goeldi (MPEG) qui m'a accueilli lors de mon arrivée à Belem en 1998 était déjà très tourné vers les problématiques côtières et notamment l'étude des mangroves : dynamiques hydro-sédimentaires à la côte, inventaires botaniques et faunistiques, écologie forestière, sédimentologie, sciences sociales : les mangroves au Brésil sont habitées par des communautés riveraines et leurs ressources garantissent leur subsistance.
Le Musée Goeldi en tant qu’Établissement de Recherche du MCT avait comme projet de bâtir une Unité d'Analyse Spatiale spécialisée dans le suivi de l'environnement amazonien. Dans ce cadre et au cours de cette construction, j'ai développé des applications diverses et complémentaires de l'usage de l'imagerie satellitaire : cartographies d'occupation des sols, cartographie participative avec des associations et représentants de communautés locales, suivi de ressources forestières, étude de l'agriculture itinérante (abattis), études de la croissance urbaine en Amazonie littorale, travaux avec les communautés amérindiennes autour des représentations de leur Territoire...
Par la suite à Cayenne j'ai poursuivi ces orientations en les adaptant aux priorités thématiques de la Guyane : suivis environnementaux de vecteurs de maladies tropicales (moustiques du paludisme, de la dengue), impact des activités d'orpaillage sur la forêt, suivi des mangroves du Plateau des Guyanes, agriculture itinérante au sein du Parc National de la Guyane, liens et proxys entre imagerie et biodiversité, urbanisation du littoral...
La mangrove a été un fil conducteur depuis le début de mon parcours, et c'est tout naturellement que j'ai ressenti le besoin, en marge de mes fonctions de responsable du dispositif DINAMIS, de mettre en place un projet à visée partenariale et collaborative centré sur le suivi des mangroves par télédétection.
Qu'est-ce que MangMap permet de faire aujourd'hui qu'on ne pouvait pas faire avant ?
MangMap permet de disposer sur un tableau de bord cartographique d'imageries, des produits extraits de l'imagerie, et de services permettant de manipuler ces produits pour produire une information à façon pour documenter et comprendre les dynamiques des mangroves.
La Plateforme MangMap ne comporte aujourd'hui que 8 sites d'étude, mais son projet Phase 2 prévoit d'élargir les sites existants à des couvertures nationales de mangroves, et de porter le nombre de sites à une vingtaine.
Par rapport aux outils déjà existants, MangMap offre une vision de l'intégralité des séries temporelles des Sentinel2, et permet de compléter les produits que ces plateformes proposent (cartes vectorielles globales) par des informations locales produites soi-même, dans ses zones d'intérêt, en fonction de ses besoins.
MangMap travaille actuellement à élargir ses services par la mise en place d'un système d'alerte en cours de calibration et validation. L'utilisateur pourra au terme de ces travaux mettre sous surveillance une zone de mangrove pour être alerté en cas de déboisement (coupe à blanc) ou de perturbations de la santé des mangroves (attaque de parasites).
Au-delà des services techniques que la Plateforme MangMap offre, le projet a deux autres vocations :
- d'une part agréger et animer un réseau d'utilisateurs pour échanger et partager les expériences en matière de suivi des mangroves par satellites.
- d’autre part utiliser MangMap comme vecteur de formation de partenaires à l'usage de la télédétection et aux applications de l'imagerie satellitaire pour le suivi environnemental.
Quelle découverte ou résultat t'a le plus surpris depuis que tu travailles sur ce sujet ?
J'ai toujours été très surpris et admiratif de la parfaite connaissance des mangroves qu'ont développé les populations qui y habitent et en exploitent les ressources.
Au Brésil, des villages entiers sont intégrés à cet environnement plutôt hostile. Ils exploitent le bois, les ressources alimentaires (crabes, poissons, crustacés, invertébrés), produisent de la vannerie, collectent des plantes médicinales... L'extractivisme est un mode de vie, et les communautés savent leur intérêt à s'engager dans des plans de gestion des ressources naturelles avec l'aide d'organismes de recherche locaux, pour que ces modes de vie puissent perdurer et se développer dans co-viabilité raisonnée.
A Madagascar où la précarité des populations est plus intense, les plans de conservation et de sauvegarde sont mis en place dans un contexte plus sensible et complexe, mais là encore les communautés savent exploiter ce milieu difficile d'accès pour en tirer des ressources et des bénéfices : culture de vers à soie, récolte de miel dans mangroves...
Ces exemples montrent que ces milieux fragiles pourvoyeurs de services écosystémiques majeurs, qui sont en recul depuis quelques décennies, ne sont pas condamnés à disparaître si les conditions d'un équilibre entre Homme et Nature sont trouvées.
À qui s'adresse MangMap et qui imagines-tu utiliser la plateforme dans 10 ans ?
MangMap s'adresse à tous les scientifiques : techniciens, chercheurs, ingénieurs, enseignant-chercheurs, étudiants de tous niveaux qui s'intéressent aux mangroves.
MangMap s'adresse également à tous les géomaticiens acteurs publics de pays hébergeant des mangroves : services ministériels, services déconcentrés de l’État, Collectivités, Agences, Offices et autres établissements nationaux ou locaux en charge de la gestion d'aires protégées littorales. Dans le même sens, MangMap s'adresse aux ONG ou entités associatives qui opèrent des plans de gestion dans ces mêmes zones.
Enfin MangMap étant une plateforme ouverte d'accès, tout citoyen souhaitant manipuler des données d'observation de la Terre dans les mangroves est libre bien entendu de s'y connecter et d'explorer sa plateforme technique.
Pour manipuler MangMap à bon escient, des connaissances préalables en télédétection sont requises. C'est la raison pour laquelle la Phase 2 de MangMap prévoit des webinaires de formation, et des ateliers de formation de formateurs.
Si tu devais expliquer l'importance des mangroves à quelqu'un qui n'en a jamais entendu parler, que lui dirais-tu ?
Les mangroves sont des forêts qui poussent entre Terre et Mer, sous les tropiques. Elles protègent les côtes des océans : ce sont des rideaux contre l'érosion, contre les effets des cyclones et des ouragans. Elles abritent un très grand nombre d'espèces à leur état juvénile et sont donc vitales à la fois pour l'équilibre des écosystèmes côtiers comme pour les populations riveraines qui en dépendent. En plus, elles stockent du carbone. Il faut les protéger car elles nous protègent.
As-tu des activités ou projets scientifiques en dehors de MangMap ?
Mes activités en dehors de MangMap correspondent essentiellement à des responsabilités de pilotage d'infrastructures de données satellitaires.
Mais j'aime m'investir même ponctuellement dans des projets de recherche à forte composante en sciences sociales.
L'imagerie satellitaire qui permet de scruter chaque recoin de la Planète doit être au service de celles et ceux qui, dans les Territoires que l'on observe, cherchent à construire les conditions d'une relation plus durable avec notre environnement.